Pourquoi une Société des amis de Malègue

Sorti en 1933, Augustin ou le Maître est là de Joseph Malègue fait de lui un grand de la littérature, célébré par toute la critique en France, dans les pays francophones, partout en Europe et ailleurs. Il meurt le 30 décembre 1940 mais le 7 janvier suivant, Le Courrier du Centre (Limoges) titre : L’auteur d’un chef d’œuvre oublié vient de mourir ! L’idée d’un Malègue « oublié » (Thérive dans Le Temps du 12 avril 1934 parle de sa « gloire secrète »), lui colle à la peau. Près de 100.000 exemplaires d’Augustin ont été tirés depuis 1933, mais Malègue est toujours réputé ne pas être connu. Un écrivain ne paraît certes digne de l’être que grâce à l’activation, dont le grand public n’est pas conscient, des mécanismes de l’institution littéraire, au premier rang desquels son inscription dans les programmes scolaires qui ignorent Malègue. Mais il fait toujours l’objet de colloques, d’études. De rééditions : en 2014 Augustin par le Cerf et sa traduction italienne par le Corriere della sera et La Civiltà cattolica.

Son roman posthume Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut, sans —jamais !—quitter le genre romanesque, se nourrit de l’extraordinaire vision de Bergson dans Les Deux Sources de la morale et de la religion. Loin du lieu commun « Malègue, Proust catholique », l’auteur d’Augustin reprend les expériences que l’auteur de A la recherche du temps perdu n’est pas le premier à avoir travaillées et les met au service de son projet littéraire. C’est à explorer comme le lien à Bondel, l’unité de Pierres noires et d’Augustin, la spécificité de Malègue dans la « renaissance catholique », son actualité d’écrivain de l’incroyance à l’heure où elle est une composante de la psyché chrétienne, sa sensualité, son sens aigu de toutes les sortes d’amours et de la beauté féminine. Les études maléguiennes en sont encore aux balbutiements.

L’activation des mécanismes de l’institution littéraire n’entraîne pas qu’un écrivain soit lu —Malègue qui n’en bénéficie guère continue à l’être—mais en est la condition nécessaire à long terme. Une Société des amis de Malègue contribuera à ce que Malègue l’intègre enfin pour que chacun de ses lecteurs sache qu’il n’est pas seul au monde.