Le doux loisir, matière première de la vie

Joseph Malègue

Extrait des premières pages d’Augustin ou le maître est là :

« Le plus beau jour y était Dimanche. Augustin le sentait, à maint indice, venir dès le samedi soir. Ce jour-là, la grosse Catherine nettoyait les carreaux du vestibule et les fenêtres de la salle à manger ; elle passait au tripoli les boutons de la porte ; elle n’oubliait pas la bouilloire ni les robinets. Toute la maison prenait un aspect lavé de frais, renouvelé. Des habits neufs, tirés de placards appropriés, apparaissaient sur les chaises de la chambre à coucher, gardant la forme qu’ils avaient dans des boîtes, aplatis par des plis soigneux. L’active petite Maman portait dans les yeux une sorte de joie maîtrisée et étincelante, comme lorsqu’on attend silencieusement une belle fête, ou des parents qui viendront bientôt.

Souvent, pour mieux assurer cette transgression du dimanche sur le jour précédent, les cloches de la grande Abbatiale sonnaient à toute volée dès cinq heures du soir. Même quand elles se taisaient dans les hauteurs de la tour, le petit garçon qui longeait les porches, son cartable à l’épaule, la main perdue dans celle de son père, ce petit garçon-là, docile et réfléchi, ne se trompait pas sur ce silence, sur tout ce qu’il recélait pour le lendemain matin d’exaltation sonore et de domination furibonde.

Dès le samedi soir aussi, les regards de son père, sans rien abandonner de leur lassitude ni des plissements obliques au cœur desquels ils se blottissaient, signifiaient une sorte de repos. Ils oubliaient le quotidien supplice d’une classe de latin pour trente-deux galopins de quinze ans. Un palier se situait sur la roue dentée des jours. Le malheureux homme respirait. Pendant vingt-quatre heures, son temps allait couler entre des rives nettoyées, des berges désencombrées où se retrouverait, décapé et pur, le doux loisir, matière première de la vie. »

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  1. José Fontaine

    Un ami libraire de Mons m’a dit un jour qu’il avait la conviction qu’à force de lire (il a deux ou trois dizaines de milliers de livres en magasin), il pouvait voir dès les premières lignes d’un roman, essai, nouvelle s’il s’agissait de l’ouvrage d’un authentique écrivain.

    Il n’y a pas de doute que c’est le cas ici : « L’active petite Maman portait dans les yeux une sorte de joie maîtrisée et étincelante » ; « Un palier se situait sur la roue dentée des jours » ; « le doux loisir, matière première de la vie ».

    Quelle forte et belle écriture! C’est une langue qui s’invente à l’intérieur de la langue.

    Nous sommes d’emblée au vif du sujet, en plein dans le roman, même si les impressions dont on parle ici font partie des impressions superficielles, celles recueillies au chef-lieu du département. Les plus profondes viendront ensuite recueillies, elles, sur le chemin des vacances d’été vers les « hautes terres » du Cantal, qui vont égaler en profondeur poétique celles dont Proust parle dans « La Recherche » et qui constituent la matrice mystique d’ « Augustin ou Le Maître est là », le grand roman de Malègue, celui qui l’a fait connaître.

    Il a été réédité au Cerf en janvier de l’an passé et ne doit pas faire oublier le roman posthume « Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut » que l’on commence peu à peu à considérer comme supérieur au premier grand roman, qui constitue, tel qu’il est, avec « Augustin » une sorte de roman fleuve, une vaste fresque.

    Etrangement, ce site s’inaugure avec la même citation ou à peu près que, de l’autre côté de l’Atlantique, Jean-Paul Desbiens, fameux pédagogue du Québec, a vu figurer sur l’article de Wikipédia qui lui est consacré :

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Desbiens

    Mais, je voudrais contester le commentaire que fait Jean-Pierre Desbiens de la citation qu’il fait de Malègue : il faut souhaiter que nous soyons un jour plus que cent personnes à avoir au coeur et à l’esprit sinon cette citation de Malègue, du moins l’extraordinaire poésie d’un écrivain que Charles Moeller place, dans « La Revue nouvelle » de Bruxelles en juillet 1959, « aux sommets de la littérature » (en songeant en fait à « Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut »).