« L’Orage », première nouvelle de Malègue

L’Orage, toute première nouvelle de Joseph Malègue, fut publiée en 1903.


– Vous y étiez, dites-moi, pendant l’orage qui a tué notre ami ? Vous me l’avez écrit, mais c’était une lettre faite au galop et que j’ai peu comprise. Surtout un passage, celui où vous me disiez…

– Que cette mort ressemblait à un acte de folie et encore plus à un suicide?

– Précisément.

– C’était un soir comme aujourd’hui…

Et ce disant il me versa un peu de thé, puis alla ouvrir la fenêtre. Il n’y avait pas d’étoiles ; le vent du midi envoyait de longues bouffées chaudes. Des éclairs de chaleur illuminaient de temps à autre le ciel épais du Levant. Il reprit :

« Tout à fait comme aujourd’hui, au commencement du moins, avant que l’orage ne grandisse. Nous avions des sirops, parce que lui ne prenait pas de thé à cause de ses nerfs. Nous étions sur le balcon… Mais voulez-vous que nous nous y installions ? nous comprendrons mieux. » Nous y portâmes en effet nos deux chaises de jonc et le petit guéridon où était le thé. Mon ami continua :

« Sitôt qu’il eut aperçu le premier éclair, je le vis qui se levait. Il avait l’air très singulier : « Donnez-moi une plume me dit-il, n’est-ce pas, vous voulez bien ? – Mais vous savez que vous ne devez pas écrire à cause de votre état nerveux – – …Ou plutôt non ; un crayon avec du papier. » J’appuyais doucement sa main sur mon bras, pour le faire asseoir. Je lui disais tout ce qu’on dit aux malades : « Non, soyez sage ; reposez-vous ; demain, vous n’en pourrez plus. » Ce fut lui alors qui repoussa et alla prendre, dans la boîte, cinq ou six fiches avec un crayon : – « C’est votre papier, me dit-il tout gai et souriant comme d’une espièglerie. Je vous le rendrai quand il sera écrit. » Il se réinstalla dans le rocking, plaça péniblement une jambe sur l’autre et se mit à écrire sur son genou, sans rien voir, une ligne. Il suivait la pointe du crayon avec sa main gauche, pour mieux situer ses lettres. Puis, comme la lampe était restée dans mon cabinet, il s’y dirigea pour tirer sa ligne. Je l’entendis qui criait : « Parfaitement écrit ; très lisible ; ça ira très bien ; je pourrai très bien écrire sans rien voir. »

Cependant l’orage grandissait, et il dut faire, quoique je m’en souvienne mal, un éclair plus fort que les autres, car il se précipita sur le balcon, tout tremblant, déjà exalté : – « Oh ! je l’ai manqué. Il était beau, dites ? Vous ne savez pas ce que je vais faire ? Je vais les décrire tous, dans une prose brève et belle. Ce seront des notes qui me serviront plus tard. » Il me parlait les yeux sur le ciel de plus en plus sombre, où des tonnerres gondaient faiblement. Il marmottait : » C’est ainsi que j’ai fait mes proses les meilleures. Vous verrez ; je vous donnerai mes fiches une à une à mesure qu’elles seront écrites. »

Il fallait continuer le dialogue qu’il avait amorcé lui-même. C’était le seul moyen de se faire écouter. Encore était-il à craindre qu’il ne vous répondît d’une manière automatique. – « Vous me les donnerez une à une, très bien. Mais l’orage approche. Il y a du danger. Il faut rentrer. » Je crus bien qu’il allait me répondre. Il se leva à demi et regarda vers mes yeux. Brusquement, un éclair blanc illumina sa face, ses yeux qui lui sortaient de la tête, sa barbiche grise, ses lèvres tremblantes, et autour de lui le balcon, mon jardin, le marronnier qui n’y est plus, les maisons de la rue. Puis une seconde de noir et silence : « Fichez-moi la paix, cria-t-il alors. Vous m’avez fait manquer celui-là, le plus beau. Allez-vous en ; rentrez chez vous, tenez, emportez. » Il me tendait une fiche, de sa main hésitante qui ne pouvait pas rencontrer ma main. Vous voyez la petite marche qu’il faut montrer pour aller de mon cabinent au balcon ? Là, cette petite marche. Le tonnerre ronflait quand je la descendis. Puis les éclairs ne cessèrent plus.

Dix minutes après, environ, il venait me donner la deuxième fiche quand un très brillant me le montra en train de se lever du rocking, péniblement, les deux bras sur ses deux bras, le buste en avant, comme un vieux. « Mon Dieu ! mon Dieu ! pensais-je, s’il pouvait pleuvoir, çà le ferait rentrer. » Mais il avait plu deux ou trois larges gouttes à peine. J’en sentis une qui s’écrasait sur ma main. Il se plaça là-bas, tout au bout du balcon, le plus près qu’il put du grand marronnier. Il posa sa troisième fiche sur la balustrade comme sur un pupitre. Elle est très large, vous voyez. Toutes les feuilles du marronniers furent visibles et même la petite porte du jardin sur la rue, sa serrure, un râteau resté sur la pelouse et lui isolé dans cette lumière de mort, le dos courbé avec sa courte jaquette d’été. Je restai quelque temps à me remettre, perdu dans du noir éblouissant. Mon sang s’était arrêté quelque part, dans un gros vaisseau autour du cœur. Puis, brusquement, l’ondée sanguine me battit les tempes. Très certainement, il n’y eut pas plus de quatre ou cinq pulsations jusqu’à la sèche clameur du coup de tonnerre. Alors, décidément j’allai vers lui : Ça a assez duré ; il faut rentrer. Je n’ai pas envie d’y laisser la peau, ni vous non plus. » Pas de réponse. Autant qu’on pouvait voir dans la nuit sa noire silhouette, il était en extase devant quelque chose, il était en extase devant quelque chose : il haletait la bouche ouverte, ses yeux à fleur de tête, béants. Mais son crayon sur lequel se crispaient ses deux mains, remplissait sans qu’il le regardât la troisième fiche, automatiquement, d’une écriture de médium. Lui frapper sur l’épaule ? mettre fin brutalement à l’accès ? Il me croulait dans les bras, un peu d’écume au coin des moustaches, balbutiant, avec des yeux ternes de vieux redevenu enfant. Peut-être allais-je m’y résoudre lorsqu’il remua, se tourna d’un quart vers moi, la troisième fiche tremblotante au bout de la main gauche. Une pitié idiote me prit devant ce geste. Je n’osai empoigner à bras-le-corps mon vieil ami. Je m’en allai avec sa fiche la gorge serrée. J’étais en train de déposer la fiche sur mon bureau avec les autres ; je tournais le dos à la fenêtre, lorsque le feu jaunâtre de ma lampe disparut dans une affreuse lividité. Du coup, je m’assis par terre, avec de la sueur dans les sourcils. Les vitres brisées de mes fenêtres avaient fait, dans le fracas du tonnerre, le petit bruit d’un rire dans une avalanche.

« Vous avez su par les journaux, n’est-ce pas, dans quel état, mon domestique et moi, nous retrouvâmes son corps. Mon marronnier était cassé en deux, dans sa longueur. Il s’élevait là, à la place où est maintenant cette corbeille que nous sentons d’ici. »

Quand il eut terminé, je demandai timidement :

– Et les trois fiches ? Elles offrent un sens ?…

Il répondit l’air accablé :

– Je vais vous les donner ; j’en ai fait aussi une copie à l’encre, plus lisible, ce qui me permet de ne les regarder que rarement. J’ai peur qu’à la longue, le crayon ne s’en efface.

Nous quittâmes le balcon tous les deux. Il commença par relever la mèche de la lampe qui n’éclairait guère plus qu’une veilleuse, puis il chercha quelque temps dans ses tiroirs. Quand il se redressa, il tenait par leur bord trois cartons blancs, de la dimension d’un papier à lettre, qu’il déposa un à un sur son grand sous-main.

Ces fiches étaient assez inégales ; la première avait les lignes très écartées, la seconde contenait une fois et demie autant, et la troisième plus du double. c’était d’ailleurs, dans des lignes dont aucune n’allait droit, des mots zigzaguant, appuyés à crever le papier ; une lourde écriture telle qu’on en fait de la main gauche ; des ponctuations isolées dans le blanc de la page ; des ratures superposées aux signes qu’elles auraient dû couvrir ; bref une ribambelle de vocables saouls.

– Je voudrais voir la copie, fis-je, effrayé de ce buisson d’épines où il allait falloir pénétrer.

– La copie, me dit-il, est aussi sur trois fiches, chacune répétant une des fiches originales. Je vous fais grâce de toute une exégèse d’alinéas, de ponctuations, d’abréviations. Telle qu’elle est, je la crois scrupuleuse. » Et ce fut en m’aidant des fiches à l’encre que je lus, puis copiai à mon tour, chacune de celles au crayon.

***

La première disait :

« Dans la nuit déchirée, une cheminée et sa fumée se photographia contre un subit mur blanc.

Puis ce fut entre les nues soudain mauves, une cicatrice incandescente qui coutura le ciel.

Puis, une lueur vague, de pâles feux mort-nés, qui ne décelèrent aucun contour, aucun nuage.

Puis tout le ciel fut, derrière notre géométrie des toits, d’une blancheur de cadavre.

Puis du midi à l’est, sur des milliers de lieues, d’un seul coup, se tendit une feuille d’or. Derrière sa minceur, l’espace s’approfondit, se parsema d’îlot, de banquises, disparut. »

***

Dans la seconde fiche, ce sont de simples notes numérotées, et non plus des parties de récit : le style paraît plus fatigué ; et les images, sauf une ou deux, s’atténuent ; même si elles se remplacent par des comparaisons.

« 1. Un effrayant soleil dispose brusquement les cumulus sur un fond rose de fête galante.

2. Dans l’Orient soudain blanchâtre, une sinuosité s’est écrite, comme le paraphe d’une signature.

3. Toujours dans un cadre blanc, un trait de feu avance par petites saccades ; puis la nuit.

4. C’est du zénith à la terre une clarté affreuse et brutale, sans dessin, sans nuance, un blanc violent qui éclaire mes mains, mes boutons de gilet, puis me ferme les yeux.

5. Une ample nappe rose part du midi, s’étale dans l’est avec une majesté souveraine.

6. Plusieurs plans de flamme, séparées par un nuage petit, pluvieux, lointain. Trois traits sinueux joignent le ciel au sol, trois traits couleur de clairs rubis, d’un rouge de braise plus foncés, aussi ardent, nuance qui m’était jusqu’à présent inconnue.

7. Un vient de dessiner une sanglante fleur, mortelle aux hommes, inaccessible autant qu’une âme, mais d’une autre manière : occupant de l’espace et point de temps. »

***

Et voici la troisième fiche, la plus difficile à lire, et dont je préfère ne donner aucun commentaire.

« En voici un, d’un blanc infiniment beau et mélancolique, comme un bref clair de lune. Si j’étais fait pour toujours vivre dans les orages, ardent et pur, expirant et respirant du feu sacré ! Oh ! immensité des firmaments nouveaux où mon corps incandescent fondrait tel un fil de platine d’où issirait (*) comme d’un fourreau, mon âme ! Splendeurs parues, abolies, d’espaces éclos, flétris, comme ces visions nées des mélodies et qu’il ne ressent plus jamais ! Celui-là, pressant et doux à la fois, rend amoureux de la mort : « Viens, je te tuerai avec une instantanéité souveraine. Je pousserai jusqu’à ton cœur la pointe de mes feux pâles. Tu mourras dans la derrière faiblesse de ta vie : un effroi naissant que tu n’achèveras pas. Tu trouveras la force, la rectitude, la définitive lumière, hors des formes, hors des jours, de l’autre côté de l’existence. Tu quitteras l’épaisse clarté solaire, mère des fornications et des mollesses, pour venir à la vraie lumière, la première créature de Dieu, quand le soleil n’était point encore, lumière pâle et pure qui enflamme, tue, écorche, dévore, mais ne réchauffe pas. Tu délaisseras le jaune des soleils, pour entrer à jamais dans des bleus incroyables que tu aperçois passagèrement au fond distant des rêves, dans des bleus d’éternels saphirs… » Ce sont les paroles qu’il m’adressait de loin, quand ses plus longues lueurs venaient à peine jusqu’à moi.

Mais maintenant, il occupe devant moi tout l’espace. Ses royaux éclairs violacent d’un bout à l’autre le ciel, l’emplissent de couleurs démentes qui ne se voient que dans les foudroiements. Au coin du balcon, il y a « moi », petit centre conscient, tremblotant dans de la chair, trop petit maintenant pour qu’ « eux » me parlent et me voient. L’un va me prendre, au hasard de son vol immense, dans la brutalité de son bienfait ; l’autre montrera dans une lividité subite, une loque noire au coin du balcon, belle matière à pourriture pour les fécondations solaires. Moi, le petit centre conscient, je serai à jamais dans les chaos sonores, dans les cieux rosâtres ouverts au fond des cieux, dans la stérilité des flammes froides, dans le bleu nouménal, de l’autre côté de la vie. »

 

(*) Issir : vieux mot français qui veut dire « sortir de » (Note de José Fontaine)

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