Méditation Nocturne autour de Chartres

Texte publié le 1er février 1936 dans la revue Vie Spirituelle.


Samedi soir, 7 décembre,
vigile de l’Immaculée-Conception

De curieuses brumes couvrent Chartres, aux premières heures de la nuit. Des brumes non pas opaques mais d’une transparence épaisse, qui désubstantialise les édifices, les arrache à leur matérialité de pierre, les transformes en d’autres brumes.

Dans les flancs de la cathédrale, au-dessus et autour du creux profond des porches, ces vapeurs créent des grottes, des falaises, des cataractes d’éboulis blafards, de hauts escaliers successivement noirs et blancs, des voiles de voiliers immobiles, tout un monde faussé et imaginaire et toutes les absurdités de la nuit. Les brumes laissent passer autour des deux clochers une bizarre lune jaunie, verdie, changée, passée en des teintes pour lesquelles les aspects diurnes ne suggèrent aucun nom. Cette lune transperce les dentelles du clocher nord, éclaire son passage à travers les flèches, s’écoule et ruisselle sur les à-pic vertigineux du clocher sud. De longs glaives verts poignardent l’air autour des clochetons, gables et pinacles. Ils projettent dans le creux espace une sorte de double déformé des flèches, bâti avec de l’air, du rêve et des fumées.

L’homme qui erre ce soir, sur ce désert du parvis Notre-Dame, entre l’angle des clochers et les grilles fermées de l’ancien Évêché, ce promeneur heurté, talonné, bousculé par l’âcre vent de Beauce, remonte son col, assure son chapeau, lève le regard vers les pointes extrêmes qui percent et luisent sous la lune, à plus de cent vingt mètres du sol. Là, écrasé sous cette verticale immense, anéanti d’humilité, voici qu’il sent soudainement ce qu’il convient qu’il sente : il marche sur une terre sacrée, l’un des hauts lieux de la vie spirituelle et de la prière.

Ces deux lances pareilles à des aiguilles des Alpes, si elles se haussent ainsi à des hauteurs inhumaines, ce n’est pas, pour lui, imperceptible. C’est pour les pèlerins des anciens temps, voyageurs perdus aux solitudes de la Beauce. C’est à eux que font signe, dans l’extrême horizon, ces puissants repères, dressés sur le ciel. Soulevés chacun au bout d’un bras formidable, ces deux fanaux tutélaires son à cette échelle-là.

Mince, austère, ascétique, d’une sécheresse délicate, sans ces abondants enfoncements de porches somptueux qu’offrent Paris, Amiens, Reims, Bourges, la face de Chartres néglige les immédiats voisinages et tous ces remuements d’entrants et de sortants qui bruissent à ses pieds sur le sol. Elle n’existe presque que pour l’espace. Reine des antiques terres à blé, signal pour grands lointains, cime visible de huit lieues, le geste que la cathédrale adresse aux horizons porte bien plus loin encore. De toute époque et de toute distance, en un monde double, fait de temps et d’étendue, d’invisibles cercles concentriques rayonnent vers ce coeur.

Nous sommes à l’un des plus grands sanctuaires que Marie se soit choisis parmi tous les lieux et toutes les dates de la France.

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Le vieux Chartres s’entasse sous l’édifice gigantesque, à ras de terre dans la nuit.

Qu’est-ce qui en reste sous nos yeux? Quelques bâtiments fossiles, des façades déshonorées, passés à la chaux moderne, où se devinent d’anciens surplombs, des portes, des maisons de bois, surtout le lacis des rues noires et des vieux noms. Ces syllabes sonnent à nos oreilles : rue des Étroits-Degrés, rue de la Poële-Percée, rue de la Porte-Cendreuse, rue de Chèvre et rue de Rechèvre, rue aux Herbes, rue au Lait, toutes appellations dont on trouve encore les semblables en de vieilles villes fidèles, et par exemple à Strasbourg.

A travers ces noms et ces persistances, imaginons de vieux quartiers rompus, désarticulés, morceaux d’un autrefois parti au fil du temps. Ainsi nous aimons croire que la nuit nous livre l’ancien Chartres.

C’est là qu’il nous faut tâcher d’apercevoir, remontant les degrés de leur ombre historique, les vieux pèlerinages évanouis. De grandes scènes médiévales reprennent peu à peu une sorte de vie posthume et d’imaginaire consistance. De denses rassemblements de foule s’épaississent là, sur ces parvis, dans ces ruelles confluentes. Nous sommes à d’antiques dates liturgiques, quand la fête de l’Immaculée-Conception n’existait encore qu’en des sanctuaires précurseurs et dans les pressentiments chrétiens. Nous devinons les grands dignitaires d’Église, les suites souveraines ou princières, les étoffes de soie et d’orfroi, le piétinement des hommes et des chevaux, les feux fumeux des torches innombrables. C’est un peuple où tout se confond : gens du commun, moines, gens d’armes, chevaliers, barons, grands féodaux, et, plus haut encore, des silhouettes royales et papales. Et sans doute aussi, les stropiats, les mendigots, toutes les humbles épaves lamentables de ces temps.

De cette anonyme multitude, combien vont dormir toute la nuit sur le pavé de la cathédrale, cette terre des vivants, ce sol sacré où ne repose aucun mort? Toute cette épaisseur humaine s’enfonce entre les mille statues des portails sculptés et parlants, dans les trois vastes bouches d’un noir fauve, par lesquelles on entend jusque sur le parvis souffler, décroître et de nouveau s’enfler l’ouragan d’immenses musiques. Pour tous ces gens d’autrefois qui voyaient Dieu sous un zénith si proche, ce voisinage de Notre-Dame maternelle était un tel enivrement de surnaturelle joie, que sans doute la distinguaient-ils à peine d’avec le ciel.

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Sans remonter aux enthousiasmes de ce cher vieux garçon mystique que fut Huysmans, quelques dates suffisent, de simples chiffres chronologiques, pour nous faire goûter l’âme étonnante de ces foules et l’odeur de miracle qui se respirait là.

La cathédrale du IXe siècle, incendiée en 1020, se trouvait à peu près totalement reconstruire en 1028. En 1194, nouvel et terrible incendie où s’abîme l’église du XIe siècle. Or dès 1220 déjà, l’édifice est de nouveau debout, incomparablement plus beau, plus vaste, préparé cette fois pour toutes les splendeurs du gothique. Huit ans, puis vingt-cinq ans ont suffi pour extraire, transporter, mettre en place, cette montagne de calcaire de Beauce, lui donner sa figure de châsse radieuse. Vingt-cinq ans, une mathématique empirique, des mécanismes rudimentaires, et surtout le génie. Mais aussi cette puissante foule religieuse, d’incroyables phénomènes de sainteté collective, un état de grâce général incessamment soutenu et rafraîchi. On ne construit pas à moins les très grands sanctuaires. Et près de nous, ceux de Lourdes ou de Lisieux se composent de pierres sans doute, et de dessins d’architecte, mais bien plus encore d’innombrables prières et d’acte d’amour ignorés.

Le fond humain reste ce qu’il est sous les éclairages divers et les péripéties successives des âges. Il est bien improbable que sans cette familiarité avec Notre-Dame, candidement filiale et câline, sans ce prodigieux jaillissement de sainteté en face duquel nous mettent les textes, les pèlerins de France aient pu dédier à Marie ce chef d’oeuvre d’art et de vie spirituelle en ces années bénies du XIIIe siècle. Marie a maintenu ces foules dans leur atmosphère héroïque. Chartres est le Lourdes des jours de saint Louis.

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Les pèlerinages changent. Non par leur âme essentielle, mais les circonstances terrestres où ils naissent et se développent. Marie a pris comme Elle les trouvait, dans la forme où les lui présentaient leurs dates et leur état civil moral, les simples et brutales âmes de jadis. Engluées dans l’épaisseur des anciens paganismes, toutes boueuses encore du vieux culte des eaux, Marie les accepta en cette profonde nuit de l’intelligence, avant toute aurore. Ils ne comprenaient Dieu qu’ainsi.

Elle fut leur aurore. Elle s’offrit à eux par remplacement, telle la lumière du jour qui se fait d’abord accepter du dormeur comme une rallonge à ses songes. Et de la sorte enfin, ils la comprirent, et la virent, et l’aimèrent, de tout leur coeur de grands enfants.

Aujourd’hui, Chartres repose en un long calme de sept siècles.

Les grâces, les prières, les recueillements, les adorations, toutes les réalisations de la vie religieuse y travaillent l’âme comme autrefois. Mais à peu près tout se passe dans le secret intérieur, sans l’éclat de feu ni le volcanisme des miracles. Il n’est pas éteint, mais il est ailleurs.

C’est dans les Pyrénées, près du gave de Lourdes, qu’il le faut maintenant chercher. Le précieux, l’irremplaçable culte de Marie, cette incroyable nuance maternelle qu’il nous permet de trouver au sein de l’Absolu, voici que toutes ces choses ont quitté à Chartres leurs anciens aspects fulgurants. Ce qui fut, auprès de Notre-Dame de Chartres, la jeunesse divine des pèlerinages est entré maintenant dans les voies communes de la vie religieuse, celles qui se confondent humblement avec les autres proses de la terre.

Les pèlerinages de Marie ressemblent aux paysages géologiques. Ils connaissent les formes fraîches et les formes calmées, les jeunes cimes dramatiques et les plaines sereines de l’âge mûr. Mais ici et là dans le sous-sol, aux profondeurs invisibles de la planète, brûle le même feu intérieur.

J. Malègue.

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