Splendeurs de l’écriture dans Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut

« Il arrivait que mon père me prît avec lui pour m’emmener « dans les villages » un jeudi ou un jour de vacances particulièrement beau, ou même pendant mes premières années quand je n’allais pas encore à l’école. A cette époque de ma petite enfance les routes étaient rares, les rusticités massives, le secret paysan à peu près compact et inentamé. C’étaient des routes bleuâtres et graves, sablées de basaltes, des routes sans boue, toujours propres et d’une pureté stérile. Relativement récentes, elles gardaient je ne sais quoi de trop neuf, de pas encore assimilé à la substance antique de la terre. Elles traversaient le pays d’un long coup de stylet écorchant mais cicatrisable. De chaque côté de ces routes sévères, du haut des petites levées où s’épaulaient leurs fossés, et le pied sur la frontière des herbes, le monde des champs intact, muet, homogène continuait son immense solitude autonome, et les premières épaisseurs de son accablant silence ne se percevaient bien que dans le léger brunissement du bord de nuit. Pour pénétrer intimement ses profondeurs, il fallait s’engager sur des chemins d’une autre sorte, modestes, familiers, vraiment paysans, des chemins plus anciens qu’on appelait des traverses ou des charreyres. Il faut sans doute que j’explique ces vieux noms en voie de disparition maintenant.
Les charreyres sont de très anciens chemins, des chemins d’avant la République, et même d’avant le réseau des routes tressé et noué par les Rois. Si j’en ai retrouvé des tracés dans les actes des notaires royaux du XVIIe siècle, c‘est que je n’ai pas pu remonter plus avant. Il y a bien plus longtemps qu’elles conduisent les bestiaux et les hommes. Mais les uns ne l’ont jamais su et les autres l’ont oublié.
[…] Dans la voiture paysanne de mon père, sur le sac de foin qui nous servait de coussin, j’avais de ces bords de nuit sur les charreyres inconnues une peur étreignante et enchantée. Depuis la crinière du petit cheval rouan que la marche haussait et baissait, jusqu’à des distances où se perdaient tous repères et toutes formes, je reconnaissais entre deux tournants, ou d’un tournant à l’autre, deux aspects parents d’une même réalité surhumaine : le froid du soir à l’âme écrasante de l’espace (Pierres noires, p. 28-29). »

Soyez le premier à publier un commentaire.